"Or, parmi les refoulements qui ont marqué le développement de la culture occidentale, il y a paradoxalement celui de la pulsion artistique. Tous les enfants dessinent, chantent, dansent, miment, etc. Et la plupart des cultures antérieures à la nôtre développent ces impulsions à l'âge adulte. Elles les intégrent dans des rites ou dans des manifestations symboliques auxquels tous les membres du groupe sont associés. Notre culture, en revanche, se caractérise par une mise en latence généralisée et définitive des impulsions artistiques qui fait que, vers l'âge de dix ans, l'enfant ne sait plus ou n'ose plus ni dessiner, ni chanter, ni danser. En occident, l'artiste adulte est donc une sorte de rescapé ou un spécialiste, en tout cas un être d'exception, plus précisément, un individu qui fait exception à la règle de stérilité créatrice. Cette règle engendre de toute évidence une inhibition collective dont on peut repérer les symptômes, c'est à dire les rejetons du refoulé, dans les états de solitude ou de distractions, sous la forme du griffonnage au téléphone, des airs d'opéra sous la douche ou de la direction d'orchestre devant le miroir..."
Michel Thévoz